Spade : Salut Ion, est-ce que tu peux te présenter à nos lecteurs ?
Ion : Salut, moi c’est Ion – un être humain singulier, toujours prêt à expérimenter, proposer des choses différentes et en général, à apprendre de nouvelles compétences. J’ai pris une guitare quand j’avais 14 ans et depuis, c’est mon amie spirituelle.
S : Peux-tu nous expliquer ce qu’est le projet Sylvanshine ? Est-ce ton premier projet musical ?
I : Sylvanshine est né il y a deux ans, en juin 2023. J’ai ressenti le besoin de démarrer un nouveau projet solo, comme une sorte d’alter ego musical, parce que je voulais exprimer certaines de mes émotions personnelles en une musique très particulière. Donc, d’une certaine façon, c’était nécessaire et un moyen de m’apporter du réconfort.
À un niveau personnel, j’étais en train de digérer certains événements du passé, en remettant en question mon présent et en pensant au futur. Un processus de maturation, en quelque sorte. Mais, toutes ces inquiétudes sont devenues un terreau fertile pour écrire de la musique et écrire de la musique justement est devenu une manière d’y échapper temporairement.
À cette époque, j’étais hanté par la musique de Lantlos, tout particulièrement leurs deux albums de post-black metal : “.neon” et “Agape”, qui tournaient en boucle chaque jour depuis des mois. Cela correspondait parfaitement à mon état d’esprit du moment - le désespoir brut, si éloquent, si personnel. C’était si puissant. Et les screams de Neige m’ont fait le même effet qu’un couteau qui aurait tailladé mon âme. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je voulais transmettre les mêmes émotions aux personnes qui écoutent ma musique.
C’était assez difficile de choisir un nom pour ce projet, mais je suis tombé sur celui-ci alors que je cherchais des phénomènes lumineux inhabituels. Je voulais justement qu’il y ait une référence à la lumière, en opposition avec les éléments black metal. Pour moi, la musique blackgaze vient de la contradiction.
Donc, en posant un nom sur ce projet, j’ai voulu suggérer ce contraste. Mais, en général, j’aime beaucoup ces dichotomies : dans la musique, les peintures, la photographie, la mode. Cela fait partie de mes goûts esthétiques. Et je pense que c’est ce qu’on peut entendre dans ma musique. Enfin, j’espère (Rires).
Sylvanshine est en réalité mon deuxième projet musical. Très tôt en 2023, j’ai sorti un album space ambient avec mon autre projet, Lineae. C’est lent et méditatif. Cependant, ce projet est relégué aux oubliettes pour le moment, puisque je me concentre sur Sylvanshine.
S : J’ai écouté “The Offering” et en ai fait la chronique. Ce qui m’a frappé le plus, c’est l’intensité complexe des émotions qui s’en dégagent. Qu’est-ce qui t’a inspiré pour cet album ? Quelle est son histoire ?
I : En effet, “The Offering” est inspiré par des émotions réelles qui m’ont traversé. Cet album est à propos de l’amour et sa détérioration et tout ce que tout à chacun peut ressentir à travers ça : de l’introspection au désir ardent, où l’on chérit des beaux souvenirs jusqu’au moment où le mépris, la rébellion et la haine de soi prennent le dessus. C’est pourquoi l’album possède une si vaste palette de sons - c’était nécessaire pour exprimer ce contraste émotionnel.
L’histoire de l’album commence quand j’ai sorti mes trois premiers singles (qui sont sortis plus tard sur l’EP “The Wanderer”) et que j’ai réalisé qu’ils étaient très différents en termes de son. Ensemble, ils ne semblaient pas former un tout uni. C’est donc à la suite de ça que j’ai décidé de me focaliser sur un album avec des morceaux plus en harmonies les uns avec les autres. Ensuite, j’ai commencé à travailler sur des nouvelles compositions.
C’était un peu chaotique : j’étais toujours en train d’expérimenter avec de nouveaux arrangements ou de nouvelles guitares (acoustiques, classiques, baryton), j’ai tout essayé. D’une certaine façon, je ne savais pas exactement à quoi aller pouvoir ressembler la structure de mon album, mais ce qui était sûr, c’est que je voulais que chaque morceau soit unique et je voulais que l’album ait un son très contrasté.
Une fois que j’ai eu l’intro et une première chanson, c’était comme un puzzle – j’avais juste à trouver les pièces manquantes. J’ai écrit de nombreuses démos et fait le tri et après ça, j’ai pris du temps de les peaufiner.
À un moment donné, le contraste entre les morceaux était si fort que j’ai hésité à inclure le morceau “Reverie” sur l’album parce qu’il était beaucoup trop exaltant comparé aux autres morceaux plus sombres. Mais, grâce à la musique de Deafheaven, j’ai compris que je pouvais inclure autant d'éléments opposés que je le souhaitais. Ils ont cette capacité de pouvoir commencer un morceau avec un riff de black metal et de le terminer avec des douces notes post-rock. C’est vraiment inspirant et libérateur.
Je suis réellement heureux d’avoir redécouvert leur musique alors que je travaillais sur cet album. Le morceau "Cri de Cœur" par exemple, était inspiré par leur album Sunbather. J’ai écouté cet album en boucle pendant longtemps et j’ai été si impressionné par leur façon expressive d’utiliser le son du black metal à travers les cordes principales de leur guitare. Dans la scène metal où chaque groupe veut créer un son aussi sombre et lourd que possible, c’est extrêmement rafraîchissant d’entendre un mélange de black metal avec des distorsions des cordes principales d’une guitare, où la pesanteur se mélange avec la félicité.
En plus de Deafheaven, j’ai aussi été inspiré par Lantlos et Alcest, ainsi qu’Opeth pour les parties acoustiques et My Dying Bride pour les aspects plus heavy. J’ai écouté ces groupes pendant des années, ils sont très importants pour moi.
S : D’une manière générale, quelles sont tes plus grandes inspirations pour ta musique ?
I : Je pense que c’est l’art en général (la musique, la photographie, la littérature et l’art classique) qui m’inspire.
La musique est probablement la plus importante de tous, plus spécialement les musiques tristes. Cela se traduit dans le processus d’écriture des paroles d’un morceau. Vous pouvez ainsi vous faire une propre idée de l’artiste que vous admirez et y apporter votre propre interprétation. Je pense qu’avoir bon goût en musique est très important pour un artiste. Dans le cas contraire, on risque de passer à côté de beaucoup d’idées brillantes partagées par les autres musiciens.
J’admire aussi les processus créatifs derrière, particulièrement ceux des musiciens qui créent leur propre son et qui évolue à travers le temps, qui poussent les frontières sans même les forcer et qui sont si uniques que c’est difficile de les classifier dans un seul genre musical. De Chopin à Debussy, de Radiohead à The Cure, Cocteau Twins, Aphex Twin, Slowdive, My Bloody Valentine et même dans la zone metal avec Alcest, Opeth, Agalloch, Deafheaven, Lantlos et My Dying Bride : tous ces artistes créent de la musique très profonde. Malgré le fait qu’ils soient à la croisée des genres, il y a une réelle esthétique dans leur musique.
Mais les arts visuels sont aussi une source d’inspiration à leur façon. Le fait d’être un photographe amateur aide aussi. Parfois, je prends une bonne photo et pense à la façon dont je pourrais l’utiliser pour une future release et à quel niveau la musique pourrait sonner avec une telle couverture d’album. Quelquefois aussi, j’utilise les arts visuels en référence, car ils peuvent orienter mes idées vers une nouvelle direction. C’est utile et inspirant. La plupart des gens pensent que les musiciens ont créé d’abord leur musique et ensuite, ajoutent la cover, mais ça peut aussi bien fonctionner dans l’autre sens : on peut écrire de la musique pour son côté visuel.
Imagine comment la Médée de Mucha pourrait se traduire en musique ? C’est difficile à se l’imaginer, mais cela vous pousse réellement dans une autre direction. Il y a là de la tragédie, de la révolte et du chagrin - et c’est déjà un bon point de départ pour imaginer de la musique.
Cela fonctionne aussi pour la littérature. Tu peux partir de la souffrance d’Antigone, en absorber l’essence et l’exprimer en musique. Personne n’a à souffrir pour exprimer de la souffrance, on voit ça dans beaucoup d’œuvres d’art et parfois, c'est plus tangible que la réalité elle-même.
S : “The Offering” est votre propre création, de l’enregistrement à la production, tu as tout fait toi-même. Produire soi-même un album n’est pas évident, et à mon avis, tu as réussi le challenge ! Qu’est-ce que tu penses ? Comment tu décrirais cette expérience ?
I : J’ai décidé de réaliser toutes mes productions moi-même parce que cela façonne mon propre son et je voulais que cet album soit très particulier, brut, mais pas d’une manière désagréable, mais d’une manière honnête et intime. Comme c’est le cas dans l’album .neon de Lantlos.
Ça a été bien sûr l’occasion d’apprendre. J’ai produit des morceaux avant, mais j’ai voulu monter d’un cran pour cet album et ce n’était pas facile. J’ai mixé tous les morceaux pendant des semaines avant de trouver la bonne sonorité. Parfois, c’était frustrant, mais à la fin, j’ai pris tout le temps qu’il me fallait pour apporter le même niveau de qualité. Ne pas précipiter les choses, c’est très important pour moi.
S : Je suis curieuse : est-ce que tu travailles sur de nouvelles choses en ce moment ?
I : Oui, je suis en train de mettre en place les premières étapes de création du prochain album. J’ai commencé à partir de rien et j’essaye de nouvelles sonorités. Je n’aime pas me répéter et je veux quelque chose de neuf et intéressant, que ce soit pour moi et ceux et celles qui l’écouteront. Je voudrais intégrer de nouveaux éléments sonores, une nouvelle approche en termes de paroles, de nouvelles esthétiques.
J’ai senti que j’avais changé et que j’avais beaucoup d’idées pour le prochain album, qui sont différentes de celles que j’ai intégrées dans “The Offering”. Cela ne sonne pas vraiment comme du blackgaze à la fin (Rires). Mais, je suis très à l’aise à cette pensée. Plus ça va, plus je souhaite que ce nouvel opus prenne vie.
Sortir un album après des mois ou des années d’efforts est très satisfaisant, d’une façon très mystérieuse. C’est très difficile de trouver une émotion comparable à celle-ci.
Merci pour cette interview et cette jolie chronique. J’espère pouvoir échanger avec vous bientôt au sujet de mes nouveaux morceaux.